Si on pouvait évaluer la vitesse d’une image, celle des photographies de Laurent Grivet devrait se situer entre 20 et 30 km/h. Il ne s’agit pas de la vitesse des sujets, ni de la vitesse d’obturation, non plus de la célérité du photographe, mais de quelque chose qui les traverse et qu’on retient en parcourant l’ensemble de ses séries. Un léger vent tiède et persistant, entre 20 et 30 km/h, environ.
Laurent Grivet voit les choses arriver, puis partir. A un certain moment, il peut décider d’être photographe, ou pas. Mais s’il déclenche, il fonde ce moment et décide, sans rien prétendre, qu’avant ce geste les choses arrivaient et qu’après elles partiraient, ce qu’anticipe tragiquement toute photographie : on croit saisir alors qu’on signe une disparition. La difficulté de cette décision exclusive est souvent manifeste dans les images elles-mêmes – pourquoi maintenant et pas plus tôt ? Pourquoi là et pas quelques centimètres à coté ? – Ce qu’il a par ailleurs expérimenté littéralement dans les Séries Parallèles autour d’une maison abandonnée suite à un décès ou encore dans Flous n° 1 à 4, quadryptique dans lequel l’approche d’un groupe de personnes sur une plage accompagne la mise au point.

Dans les sujets photographiés se reflète assez justement cette manière de ne pas prendre position à priori. Ces sujets, ce sont des environnements (construits) et des gens. Des gens qui ne sont jamais totalement étrangers à la construction de ces environnements, et vice-versa. On peine à établir des hiérarchies : qui est la toile de fond de l’autre ? Pour exemple certaines photographies de la série Journal, prises dans les jardins du château de Versailles, archétype de la maîtrise de l’environnement. Dans l’une d’elles, une promeneuse, plongée dans la perspective qui lui fait face, est entourée de deux thuyas parfaitement taillés. On peut se demander si ceux-ci contemplent le paysage avec elle ou s’ils s’apprêtent à la dévorer. Au-delà de l’anecdote, on retrouve souvent cette étrange ambiguïté relationnelle entre l’homme et un environnement à la fois espiègle et bienveillant, qui même en son absence (cf. Nuits) semble persister à vouloir lui dire quelque chose qu’il ne peut pas entendre.
Dans la série Planche_Contact, à la manière d’un Gilbert Garcin, le photographe se joue de postures physiques et verbales diverses. Usant de son propre corps mais malgré tout bien loin de l’autoportrait, il invente un protagoniste aux prises avec des objets ou des expressions entendues au pied de la lettre. Réalisés en studio et d’une facture très rigoureuse, ces clichés fixent dans le marbre des situations sinon absurdes, tout au moins dénuées de toute intention de conclure, comme s’il devait affirmer une volonté de vacance plus qu’une quelconque certitude.

Laurent Grivet scrute attentivement les gens et le cadre dans lequel ils évoluent à l’affût de ces moments de flottement où les constructions mentales perdent pied. S’il veille plus qu’il ne surveille, ce n’est pas pour prendre l’homme en flagrant délit et le confronter aux preuves de ses faiblesses, mais au contraire pour saisir du contestable et de l’incertain, et ce sur un ton bien particulier, mélange d’affection et de dérision.

Gaël Grivet