Nuit

A propos d’organismes, plantes ou insectes, attirés par la lumière, on parle de «phototropisme», de photos «lumière» et tropos «direction». Dans la série Nuit, le photographe évolue d’une façon similaire, d’une source à l’autre, sources desquelles il dépend pour construire ses images.

Laurent Grivet n’a peut-être fait que le tour de son jardin pour prendre ces clichés. Tout au plus a-t-il traversé la rue pour aller dans le parc situé en face. Ces images nous montrent un environnement familier qu’on ne prendrait pas sciemment pour sujet s’il ne se trouvait à portée d’objectif. Ce n’est donc pas tant le lieu qui nous retient, que le moment. Qui va dehors la nuit sans cigarette à fumer, sans chien à promener ou sans poubelle à sortir ? Passé une certaine heure, on ne sort pas de chez soi sans raison, simplement pour aller voir ce que font les choses quand le monde dort.
Celui qui est dehors la nuit sans motif explicite est un chasseur. Si certains cadrages en évoquent l’oeil subjectif, tapis derrière un buisson, dans d’autres en revanche nous sommes la proie, entourée de zones sombres où se dissimulent très certainement des yeux. Mais derrière cette dramaturgie explicite se cache un autre type de relation entre le photographe et sa véritable proie, la lumière.

Lampadaires, lueurs diffuses d’intérieurs, lumière blafarde de l’aurore, miradors et portes entrouvertes ; la lumière nocturne est, à peu de choses près, artificielle. Et tandis que la lumière naturelle est pleine de variations horaires, climatiques, saisonnières, la lumière artificielle est statique, sans aléa ; de toute la nuit, rien ne bouge. Ainsi la nuit tombante est une suspension, une scène inlassablement reproductible où rien ne se passe, une image déjà fixe. Contrairement au soleil dont la lumière baigne les choses sans sélection, l’éclairage urbain illumine seulement le nécessaire. Pour l’essentiel, il s’agit de lieux de passages, éclairés autant que signalés, dévoilés de manière successive et discontinue. Si la lumière du jour semble laisser aux choses leur couleur propre, la nuit, au contraire, chaque source colore les éléments les plus proches et en laisse d’autres à l’obscurité, occasionnant ainsi autant de décors inachevés.

A travers cette série, Laurent Grivet semble chercher comment ces dispositions de l’environnement vont entrer en relation avec le dispositif à travers lequel il les dévoile, la prise de vue photographique. Et par la constitution d’une série, est mise en avant la plasticité de cette relation. Plans larges puis serrés, profondeur et frontalité, fortes dominantes colorées, autant de variables qui jouent habilement de continuités et de divergences avec ce que produit cet ordinaire nocturne. Loin d’être attaché à la seule évocation d’un film noir, le parfum narratif qui ressort de ces images semble reposer sur une négociation irrésolue entre le photographe et son environnement.

Gaël Grivet